Holocaustes
Extrait du livre de Gilles Kepel - Holocaustes. Israël, Gaza et la guerre contre l'occident.
Deux holocaustes incarnent la malédiction de la Terre sainte depuis l’automne 2023 : La razzia pogromiste du hamas, le 7 octobre, où ont été massacrés, violés, mutilés 1140 israéliennes et israéliens, des nourrissons aux vieillards, et l’hécatombe de Gaza, provoquée par les bombardements et les opérations au sol de l’armée de l’Etat juif, où ont péri près de 25000 personnes, pendant les cent premiers jours de l’offensive.
Au sens premier, holocauste désigne un sacrifice religieux au cours duquel la victime est entièrement consumée par le feu. Par extension, il signifie tout sacrifice, puis figure la victime elle-même. Dans l’usage moderne du mot, il veut dire « anéantissement », qualifiant en particulier, après la seconde guerre mondiale, les massacres systématiques de juifs effectués notamment dans les camps de concentration nazis et s’achevant dans les fours crématoires, ou abattus par balles. En ce dernier sens, le nom hébraïque Shoah (anéantissement) s’est graduellement substitué à celui d’Holocauste, pour marquer la singularité d’un phénomène exceptionnel par son horreur et son ampleur. Le mot « génocide », en revanche, a potentiellement un spectre universel. Ce néologisme créé en 1943, a fait l’objet d’appropriations et de dénégations à caractère politique. Il a été appliqué à diverses catégories de groupes humains, selon des conditions qu’examine ce propos, dans le contexte précédant le 7 octobre.
Holocaustes, au pluriel, est à prendre au sens propre des sacrifices de victimes en masse, que musulmans palestiniens et juifs israéliens se sont mutuellement infligés durant un processus spécifique qui s’est déroulé en automne 2023. Ces atrocités adviennent trois-quarts de siècle après la fin de la seconde guerre mondiale, au moment où les équilibres du monde sont en train de basculer de manière décisive, en termes démographiques et économiques. Ce grand chamboulement s’est accompagné d’une offensive contre les pays occidentaux qui contrôlent les principaux leviers internationaux. Ils sont désignés désormais comme « nord » par leurs adversaires d’un improbable « Sud Global », qui substituerait au vieil affrontement entre l’Ouest et l’Est, l’OTAN et le pacte de Varsovie, en compétition pour la domination sur le tiers-monde d’alors, un nouvel antagonisme. Le Nord qui s’y verrait isolé, et le Sud dont le leadership serait symbolisé, au 1er janvier 2024, par l’alliance ad hoc des dix états BRICS+, parmi lesquels, la Chine et la Russie.
Or, le conflit israélo-palestinien matérialise et exacerbe, en cet automne, le clivage entre ces deux ensembles, Israël étant identifié au Nord et la Palestine au sud, avec d’autant plus d’acuité que leurs frontières sont floues et que certains entrepreneurs politiques souhaitent galvaniser celles-ci dans une dynamique agressive. C’est ainsi que l’Afrique du Sud, tête de pont du Sud, a déposé une plainte pour « génocide » contre Israël le 29 décembre 2023 devant la cour internationale de justice. En télescopant 1947 et 2023, la création de l’Etat hébreu par l’ONU comme refuge pour les juifs après le nazisme, et l’hécatombe de Gaza, pour délégitimer l’existence même d’Israël. Pretoria s’efforce de substituer la mémoire de la lutte anticoloniale, symbolisée par le combat contre l’apartheid, à celle de la bataille contre l’antisémitisme hitlérien.
Les acteurs de la tragédie, que cristallise l’affrontement sur la Terre sainte des religions abrahamiques, s’expriment en des termes qui mêlent théologie et politique. A l’islamisme radical du hamas sunnite comme de ses alliés et mentors chiites de l’axe de la résistance à l’entité sioniste, chapeauté par Téhéran s’opposent les messianistes et suprématistes juifs qui contrôlent l’agenda du gouvernement de Netanyahou, dans un semblable fanatisme s’enivrant de l’holocauste de ses victimes respectives. C’est dans leur sang que s’écrit l’histoire. En ce début du troisième millénaire chrétien, la double razzia bénie de Ben Laden contre New York et Washington le 11 septembre 2001 avait déjà tenté de lui substituer un millenium islamiste. La razzia pogromiste du hamas le 7 octobre 2023 en renvoie l’écho deux décennies plus tard.
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