A travers l’histoire, certains lieux en apparence inconnus, sont devenus de profondes plaies dans la mémoire de l’humanité.
Fin septembre 1941, après la prise de Kiev par les allemands, une peur sourde s’empara de la ville. Nul ne savait ce qui allait se passer, mais des affiches apparaissant sur les murs délabrés de la ville, alimentaient un sentiment d’inquiétude. « Juifs, apportez vos papiers d’identité, vos objets de valeur, votre argent et des vêtements chaud. Rassemblez-vous à l’endroit indiqué. Tout refus sera motif d’exécution.
Le matin fatidique du 29 septembre 1941, avant même que le soleil n’ait dissipé la brume matinale, une longue file de juifs se mit en route. Des mères portaient leurs enfants, tentant de les protéger du regard dur des soldats. Des vieillards, appuyés sur leurs cannes, avaient le pas tremblant. De jeunes hommes, à peine entrés dans l’âge adulte, avaient les yeux emplis d’angoisse. Tous, comme un flot incessant de personnes quittant leur vie sans s’en rendre compte.
Alors que la foule approchait des abords de la ville, des groupes de soldats allemands, accompagnés de collaborateurs locaux, mirent en place un dispositif de contrôle stricte. Les gens étaient bousculés, insultés et battus s’ils ralentissaient ou regardaient autour d’eux. Leurs bagages étaient jetés à terre, fouillés et confisqués. La route vers Babi Yar n’était pas une route, mais une chute libre dans un abîme de brutalité. Et puis lorsque la forêt clairsemée apparut au bout de la route, ce n’était plus Kyiv, mais la porte de la mort.
Il n’y avait ni wagons de train, ni de villages de relogement. Seulement un profond ravi et des rangées de soldats qui attendaient, immobiles. A ce moment décisif, les juifs furent contraints de se déshabiller, de s’aligner et de marcher par petits groupes. Personne n’en doutait. La panique éclata en cris, en hurlements et en faibles supplications, tous réduits au silence par un ordre glaçant.
Au bord du précipice, ils furent abattus par groupes, sans cérémonie, sans identification. Seul le bruit des coups de feu résonnant contre les falaises et les corps tombant les uns après les autres dans le ravin en nombre, toujours croissant.
Les documents nazis font état de 33 771 victimes, hommes femmes enfants en seulement deux jours, les 29 et 30 septembre 1941. Mais d’après des recherches, on pense que le nombre réel est beaucoup plus élevé, car Babi Yar ne s’est pas arrêtée après ces deux journées horribles. Ça a continué de dévorer la vie des Roms, des prisonniers de guerre soviétiques, des malades mentaux, des dissidents et de tous ceux jugés « incompatibles » avec les idéaux du régime nazi. De petits ravins se formaient tout autour, tels des plaies inguérissables.
On peut se tenir au bord du ravin de Babi Yar, fermer les yeux et imaginer les bruits de ce jour-là. Non pas pour nous tourmenter, mais pour nous rappeler que le silence de l’histoire est parfois plus terrifiant que le bruit des coups de feu. Car après la guerre, un paradoxe s’est produit : « L’incident » comme on l’a appelé, de Babi Yar a été délibérément minimisé. Pourquoi ? Les autorités soviétiques parlèrent de la mort de « citoyens soviétiques », une expression vague qui niait totalement le caractère génocidaire du massacre. Elles construisirent des structures au-dessus de la vallée, la comblant comme pour effacer toute trace d’histoire. Les cris enfouis sous terre furent à présent étouffés une seconde fois par le silence politique. Pourquoi ?
C’est à ce moment précis que les écrivains, les poètes et les chercheurs comprennent que s’ils ne racontent pas cette histoire, la mort tombera une fois de plus sur Babi Yar.
Ne pas oublier qu’il y a eu d’autres « Babi Yar » dans l’histoire des nazis. Ils ont creusé d’autres ravins pour y assassiner de façon barbare, des enfants, des femmes et des hommes, tous nus pour les déshumaniser et abattus de rafales de mitraillettes lâchement dans le dos.
En parler pour ne jamais oublier.