Delphine Horvilleur : conversations avec soi-même et avec d'autres,
Transcription de l'émission de France Culture : "Delphine Horvilleur, rabbin et philosophe : des fantômes se sont réveillés" https://tinyurl.com/dh-fantomes
"[À propos du 7 octobre], toute conversation devenait difficile ou impossible. J'avais le sentiment que certains mots étaient manquants ou que les mots qu'on m'adressait étaient comme décalés. qu'il y avait même parfois une abjection dans le langage : tous ces moments où on plaçait des "mais" face à l'horreur. J'avais l'impression que peut-être on relativisait ou que, tout simplement, les mots ne parvenaient plus à dire ce qu'on essayait de transmettre. Et j'avais l'impression que je n'avais pas le choix, qu'il fallait que je m'engage dans des conversations qui étaient, au début, une sorte de monologue intérieur.
Je dialoguais beaucoup avec mes fantômes, avec mes démons, avec ma peur, avec mes grands-parents décédés. Tout cela me donnait envie de reprendre la conversation - réelle ou imaginaire -avec d'autres."
"Ma famille paternelle est une famille juive française, qu'on appelait à l'époque israélite, une famille très intégrée, qui avait été sauvée par des justes, par des non juifs, pendant la guerre, avec des faux-papiers. Et la famille de ma mère était une famille de rescapés de l'Est, des Carpathes plus exactement, qui avait tout perdu. Je vivais entre deux mondes, deux histoires, antithétiques à tous points de vue, que tout opposait. D'un côté, on me disait que le monde nous avait sauvés, que les non juifs nous sauveraient au besoin à l'avenir. De l'autre côté de ma famille, on me disait : méfie-toi, ça recommencera, et ne fais confiance à personne, car personne ne sera là pour te sauver le moment venu.
Toute ma vie, j'avais tout fait pour faire gagner la première voie, m'inscrire dans un chemin de confiance en l'autre, construire des ponts, ne pas douter de l'autre et de sa fiabilité. Peut-être que le 7 octobre, ce qui s'est réveillé pour moi, c'est le sentiment que la voie de ma famille maternelle devenait prépondérante, que ressurgissait cette angoisse, et j'étais consciente de ne pas être la seule dans ce cas.
Conversation avec la grand-mère maternelle
"Ma grand-mère ne parlait pas, elle était extrêmement silencieuse, mais, sans les mots, dans son mutisme, elle me disait son traumatisme, elle me disait que son monde avait été détruit, et que ça pourrait recommencer. Cette mise en garde silencieuse était là, avec la conscience, sans doute, que l'antisémitisme ne disparaît pas, ne disparaitrait pas.
C'est quelque chose que j'ai toujours su, et j'ai beaucoup écrit - et je suis loin d'être la seule - sur la permanence de l'antisémitisme, sa capacité à muter, à rester vivace, à revenir dans l'actualité dans des lieux et des moments où on ne s'y attend pas. C'est une conscience que j'ai toujours eue, mais je l'ai eue théoriquement.
Ces derniers mois, c'est passé de la conscience théorique à quelque chose d'assez charnel."
"Il y a une forme de malentendu. On pense souvent qu'un rabbin est un prêtre de la tradition juive, qu'il a une fonction sacerdotale très centrée sur la croyance, et moi je ne crois pas du tout. Une des particularités de la tradition juive, qu'il est difficile de faire comprendre clairement dans une culture chrétienne majoritaire, c'est que la tradition juive n'est pas centrée tant que cela sur la foi et sur la croyance, et l'indubitable. Au contraire, la tradition juive - et il y a des milliers de blagues là-dessus - est centrée sur la question, le questionnement et le doute.
Donc, oui, évidemment, la tradition juive parle de la menace antisémite, même si elle ne s'appelle pas comme ça, car c'est un mot du vingtième siècle, de la haine contre les juifs, mutante et qui revient. La fête de Pourim, ce carnaval, est centrée sur cela précisément : la menace contre les juifs qui ressurgit à chaque époque. Aman, dans la Bible, hait les juifs pour bien des raisons, mais, notamment par une forme de jalousie. On le sait, il y a dans l'antisémitisme et dans la haine des juifs, souvent, une sorte de complexe d'infériorité, ou de jalousie, ou la conviction que le juif aurait quelque chose pourrait quelque chose, saurait quelque chose que les autres n'auraient pas, ne pourraient pas, ne sauraient pas. Et, finalement, tout cela raconte une crise existentielle de l'antisémite plus que quoi que ce soit sur les juifs.
Sur le message de Moïse, dans le Deutéronome qui dit à peu près : "Il arrivera que tu seras installé sur ta terre, mais que tu te livres à l'idolâtrie."
"C'est un message qui est répété, presque martelé dans la Bible. Il y a dans le Deutéronome cette mise en garde contre ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui l'ubris de puissance. Lorsqu'on est installé quelque part, lorsqu'on se sent tellement à la maison et propriétaire, pèse toujours sur nous et en toute circonstance une menace d'idolâtrie du pouvoir, d'idolâtrie de l'attrait de la terre, de l'attrait de la force. C'est ce que j'ai dit dans un sermon, à l'occasion de kippour, le 24 septembre 2023.
C'est troublant pour moi de relire ce sermon aujourd'hui, parce que quand je l'ai prononcé, on était deux semaines avant le 7 octobre, et je m'adressais directement, dans ce discours politique, à ce que je considérais être des dérives du gouvernement israélien actuel, sur la question du rapport à la force, à la souveraineté, à la puissance. Je ne me doutais pas de son aspect prémonitoire, mais je crois que cette mise en garde contre la passion de la force et du pouvoir ne concerne pas qu'Israël : elle concerne tout le monde, elle concerne politiquement tout pays et peut-être aussi chacun d'entre nous. Il est vrai qu'elle résonne tout particulièrement aujourd'hui."
- Vous disiez : soyez conscients de votre force, mais aussi de votre fragilité. C'était une citation d'un autre "prophète", Leonard Cohen. Que reprochiez vous, Delphine Horvilleur, au gouvernement de Benjamin Netanyahou ?
- "Cela fait assez longtemps que j'ai manifesté et évoqué ma critique à l'égard des choix de ce gouvernement et peut-être de son choix et de son affirmation de la puissance chez certains de ses ministres qui représentent un ultranationalisme messianique qui, de mon point de vue, est une forme de trahison d'un héritage juif qui a toujours encensé, non pas la force, la puissance, mais la capacité à gérer sa vulnérabilité.
Ça ne veut pas dire qu'on est condamnés à être faibles et vulnérables dans l'histoire, mais qu'il y a un enseignement juif très particulier qui nous invite à penser de quelle manière nos failles nous permettent d'être résilients dans la vie, avec la conscience de tout ce qui en nous est faillible, cassé, brisé. Vous citiez Leonard Cohen, qui, à sa manière, a aussi été prophétique dans ses chansons - je pense à Hallelujah où il dit qu'il y a une faille dans chaque mot. Cette chanson porte très bien un certain esprit juif ou biblique de conscience de la faille qui nous permet d'avancer.
- Et puis il y a un extrait de cette chanson que vous avez traduite en hébreu : Les gens qui doutent, d'Anne Sylvestre.
J'aimerais que quelqu'un la traduise en arabe et qu'on puisse la faire résonner au Proche Orient, parce qu'on sait que cette région du monde déclenche chez beaucoup de gens l'indubitable. Les gens ne doutent pas de leurs certitudes, de leurs vérités, de leurs formules de résolution de ce conflit. Or, si ce conflit était simple à régler, ça se saurait. Pourtant les gens y vont tous de leur indubitable, de leurs certitudes. et je trouve que cette chanson, Les gens qui doutent, est porteuse de plein de sagesse. Anne Sylvestre avait ses fantômes, elle était fille de collabo ; elle portait ses secrets et, finalement, dans ses chansons, on retrouve, comme chez Leonard Cohen, une faille très prégnante, qui lui permet de porter son message."
- Vous citez aussi une chanson populaire de Claude François. Pourquoi ?
- "Je trouve que dans les chansons populaires, il y a souvent des vérités très puissantes. ; il ne faut pas minimiser le pouvoir des chansons. Pourquoi Claude François Il y a un peu de mauvaise foi, je l'avoue. Je cherchais une chanson qui pourrait raconter de façon pseudo-légère, l'antisémitisme. J'ai voulu croire, dans le livre, que Claude François avait écrit sur la question de l'antisémitisme en disant : Ça s'en va, et ça revient, c'est fait de tout petits riens. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire, pour moi, que l'antisémitisme revient toujours, ne disparaît pas. Il serait difficile d'en rire, d'en plaisanter, d'être avec des paillettes et de danser comme des Claudettes pour en parler. Mais peut-être qu'en en étant conscients, on est beaucoup plus efficaces dans le combat qu'on a à mener."
"Je suis née dans une génération qui a cru pendant longtemps que cette histoire d'antisémitisme était derrière nous, en tout cas que le souvenir de la Shoah, de la guerre, allait nous immuniser contre le retour de ce démon-là. Or, on a bien compris maintenant, depuis plus de vingt ans, que notre génération aussi aurait à lutter. Mais je ne pensais pas qu'Israël aurait à lutter, parce que je pensais que le projet sioniste avait comme origine la possibilité d'offrir aux juifs une protection. Or, le 7 octobre, il m'a semblé que l'histoire juive frappait à la porte d'Israël de façon très violente."
Delphine Horvilleur, rabbin et auteure.
À propos de son livre : Comment ça va pas ?, publié en février 2024, Grasset, Paris.
"Le texte est composé de dix conversations réelles ou imaginaires : conversation avec ma douleur, conversation avec mes grands-parents, conversation avec la paranoïa juive, conversation avec Claude François, conversation avec les antiracistes, conversation avec Rose, conversation avec mes enfants, conversation avec ceux qui me font du bien, conversation avec Israël, conversation avec le Messie."