Janvier 2015, la France enterre ses morts. Les corps du supermarché de la porte de Vincennes viennent à peine de quitter l’Institut médico-légal. Les gerbes de fleurs s’amoncellent devant l’Hyper casher, les bougies se consument dans le vent glacé. Le 11 janvier, à la tribune de l’assemblée nationale, Manuel Vals prononce la phrase qui fera le tour du monde : « La France sans ses juifs, ne serait plus la France. » Dans les synagogues, certains hochent la tête, d’autres essuient leurs lunettes embuées. Beaucoup veulent croire que ces mots résonnent au-delà, veulent croire à ce sursaut républicain, à la possibilité d’un retour à la maison, à la promesse originelle.
Dix ans plus tard, ces mots me reviennent constamment comme un écho étouffé par le tumulte des foules, les chants vengeurs, les insultes hurlées dans les manifestations. Les visages des otages ont disparu des murs. Les noms des enfants massacrés le 7 octobre ne sont plus prononcés.
Nous avons changé d’époque. Ce n’est plus la veille d’une grande mobilisation républicaine, mais à l’aube grise d’un lent départ, visible ou invisible. La prophétie de Vals n’est plus une mise en garde, c’est peut être un constat.
En 2014-2015, nous pensions que l’antisémitisme était une marée qu’on pouvait repousser. Il y avait eu « Jour de colère », ces cortèges où l’on criait « Juifs, la France n’est pas à vous ». Des synagogues attaquées, des enfants tués à Toulouse, un musée visé à Bruxelles. Mais tout cela semblait pouvoir être endigué par un sursaut politique et moral. On savait qu’il y avait de l’antisémitisme en France, fort et violent, mais on savait aussi que la Francec n’était pas antisémite. La république avait encore des réflexes.
Dans les salons parisiens, on répétait que c’était une crise passagère, attisée par la guerre à Gaza ou par la montée de l’islamisme, et que la France, après tout, avait connu pire. On citait la libération de 1944, la Résistance, l’émancipation de 1791. L’histoire, croyait on, nous protégeait.
J’y croyais aussi. Fille de réfugiés roumains, née en Allemagne, je m’étais installée en France avec l’idée que l’Europe restait le grand projet libéral des siècles passés, un continent façonné par ses juifs et capable d’embrasser leur particularisme dans un universalisme généreux. Je pensais que malgré tout, malgré les promesses reniées, l’histoire n’était pas une boucle mais une ligne ascendante.
Nous ne savions pas encore que la vague n’était pas une poussée conjoncturelle, mais la première lame d’une marée qui ne refluerait peut-être plus.
Il a suffit d’une génération pour que l’antisémitisme, que l’on croyait relégué aux marges, s’installe au cœur des sociétés européennes. Ce qui, en 2014, semblait une poussée ponctuelle est devenue une condition permanente. Les slogans entendus dans les rues de Paris en octobre 2023 –« From the river to the sea », « Israël génocide », ne sont pas des éclats de colère : Ce sont des leitmotivs, appris par cœur, répétés chaque semaine, diffusés sur les réseaux sociaux, dans les conversations.
La haine a changé d’échelle et de nature. Elle ne se cache plus dans les interstices. Elle siège dans les institutions. Elle parle sur les plateaux de télévision, enseigne à l’université, obtient des subventions au nom de la lutte contre le racisme. Elle s’abrite derrière les ONG, les collectifs, les hashtags, les colloques universitaires où le mot « sionisme » tient lieu d’insulte définitive et où les juifs, ainsi que tous ceux qui les défendent, deviennent des « soutiens au génocide ».
Depuis 2015, un basculement nouveau s’est produit, de la violence ouverte, spectaculaire, on est passé à la discrimination assumée. Ici, un restaurant qui refuse de servir un israélien. Là, un hôtel qui annule une réservation en découvrant un passeport israélien. Ailleurs, un festival qui déprogramme un film sur le / octobre. Cette mise à l’écart, plus insidieuse, plus « respectable » en apparence, ronge le lien civique jusqu’à l’os.
Les juifs changent de nom sur leurs applications Uber ou Deliveroo. Des mères retirent leurs enfants de l’école publique. Des israéliens se demandent s’il est encore possible de voyager. C’est une exclusion non par la violence de masse, mais par la normalisation du soupçon et de la discrimination.
De l’autre côté de l’Atlantique, longtemps, nous avons regardé l’Amérique comme un refuge moral. Ses campus bruissaient de la promesse d’un American Dream, ses institutions célébraient la diversité, son peuple et sa classe politique affichaient un soutien quasi consensuel à Israël. Cette image appartient au passé.
Depuis quelques années, et surtout depuis le 7 octobre, les universités américaines sont devenues des laboratoires d’hostilité assumée. Sur les pelouses impeccables de Harvard ou Columbia, des tentes s’alignent comme dans un campement de siège, des mégaphones hurlent des slogans qui, il y a dix ans, auraient conduit à des exclusions immédiates. Des étudiants juifs sont sommés de quitter la bibliothèque, bousculés à l’entrée d’un amphithéâtre, insultés dans les couloirs. Des professeurs parlent de « résistance légitime » à propos du massacre de familles entières.
Le vernis protecteur s’est fissuré. Au congrès, des élus reprennent sans détour des tropes séculaires. « Lobby juif », « argent de l’influence », sans que leur carrière en souffre vraiment. A New York, un candidat est célébré comme l’icône du progressisme branché alors qu’il cautionne le slogan « globaliser l’intifada », soutient le boycott d’Israël et s’affiche avec des réseaux islamistes. Avec Trump revenu à la maison blanche, des mesures concrètes sont prises, dans les universités, contre le harcèlement des étudiants juifs, sur le plan stratégique, avec le soutien militaire accru à Israël. Mais les méthodes sont si abruptes, si offensives, qu’elles interrogent et parfois même, répugnent ceux qui, sur le fond, pourraient y souscrire.
Le balancier est immédiat ; tout ce qui est associé à Trump devient par réflexe, suspect. Afficher son soutien à Israël ou se dire sioniste devient, pour certains milieux progressistes, un marqueur politique aussi clivant qu’un slogan de campagne républicain. Par simple opposition à Trump, on bascule alors vers un anti-israélisme, voir un antisémitisme, de posture. Et plus les camps s’affrontent ainsi, plus ils finissent par se ressembler, à la manière d’un fer à cheval. A gauche Rashida Tlaib, Lihan Omar et à droite, Candace owens, Tucker Carlson. Des univers idéologiques différents, mais qui convergent dans la défiance envers les institutions démocratiques et dans une vision hostile, caricaturale, de l’histoire juive et d’Israël.
Depuis sa création, Israël a tenu lieu de refuge, d’espoir et de digue. On savait que, contrairement aux années 1930, on pouvait quitter Paris, Londres ou Bruxelles, et trouver Tel-Aviv, Haïfa, Jérusalem. On pouvait tout perdre, sauf cette certitude ; il y aurait toujours un endroit où un juif serait chez lui.
Le 7 octobre a fissuré cette certitude. Au sud, le hamas et au nord le hezbollah, à l’est les milices pro-iraniennes et en mer, les houthis. Un encerclement pensé depuis des années, rendu visible par la guerre. Mais le plus grand danger est peut-être à l’intérieur. La déchirure possible entre ceux qui veulent un Israël fort à tout prix et ceux qui veulent qu’il reste fidèle à sa double promesse, être à la fois juif et démocratique.
Et pourtant, Israël n’est pas un pays comme les autres. Il est une idée politique unique, née à la fois du gouffre et de l’espérance, symbole de survie et d’auto-émancipation. L’histoire juive est une succession de départs ; Tolède, Vienne, Varsovie, Casablanca…..Toujours, il y avait un ailleurs ; Amsterdam après l’Espagne, New York après l’Europe, Israel après la Shoah.
Mais une idée inavouable m’obsède depuis le 7 octobre ; que se passe t’il si pour la première fois depuis deux mille ans, il n’y a plus d’ailleurs ? Ni l’Europe, ni l’Amérique, ni Israël pleinement sûr de lui ?
Alors je me rassure. J’essaie de sortir de mon ashkénazim maladif et je me dis que oui, le défi est immense, mais il existe une ouverture. L’intégration régionale. Alors que l’occident semble se détacher d’Israël, peut-être ce pays pourrait il se rattacher au Moyen-Orient.
Les accords d’Abraham, puis les rapprochements stratégiques depuis 2023 avec les Emirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc, l’Egypte la Jordanie, et à terme peut –être même le Liban ou l’Arabie Saoudite, dessinent la possibilité d’un ancrage moins dépendant du regard occidental. Cette coopération repose sur des intérêts sécuritaires communs (la menace iranienne, la lutte contre les réseaux islamistes), sur des complémentarités économiques (technologies, énergie, agriculture) et sur la reconnaissance tacite qu’
Israël est un acteur indispensable à la stabilité régionale.
Si Israël parvient à préserver son équilibre interne, à consolider ces alliances et à trouver un moyen de parvenir à une relative paix avec les palestiniens, il pourrait entrer dans une phase où il ne serait plus seulement un refuge pour les juifs, mais un pivot régional incontournable.
Pour l’Occident, en revanche, la question demeure brûlante et non résolue. Manuel Vals avait raison : ma France sans ses juifs ne serait plus la France. L’Europe sans ses juifs ne serait plus l’Europe, l’Amérique sans ses juifs, ne serait plus l’Amérique. Chaque fois qu’un pays a perdu ses juifs, par l’expulsion, l’exil ou l’extermination, il a perdu une part de sa vitalité intellectuelle, de sa créativité culturelle et de sa force morale.
Depuis l’émancipation, les juifs sont un baromètre démocratique : leur sécurité et leur intégration sont les marqueurs de la santé d’un régime. Les attaquer ou les marginaliser est toujours un signe d’une régression politique et morale. Israël pourrait survivre au naufrage occidental. Mais l’Occident, le jour où il acceptera de vivre sans ses juifs, aura déjà commencé son propre exil intérieur. Un exil qui ne se mesure pas en kilomètres, mais en perte d’âme..
Simone Rodan Ben Zaquen - Directrice Générale AJC Europe