La Russie attaque
À quel moment va-t-on se réveiller?
Des drones d’attaque qui s’abattent sur la Pologne et pénètrent en Roumanie, un avion de combat qui viole l’espace aérien estonien pendant de longues minutes, les aéroports danois et norvégiens fermés à cause de drones… Une nouvelle étape est franchie sous nos yeux à demi-clos dans la grande confrontation qui oppose la Russie de Poutine à l’Europe. Nos lignes rouges sont foulées aux pieds les unes après les autres. Et notre réaction n’est pas à la hauteur. Comme d’habitude.
Cela fait plus de 20 ans que Poutine avance, pas à pas, vers la guerre totale et cela fait 20 ans que la faiblesse de nos dirigeants, à chacun des tests qu’il leur impose, l’encourage à aller plus loin.
On pouvait espérer que le 24 février 2022 allait nous réveiller en sursaut. Mais non. On a ouvert les yeux, paniqués, et puis on les a laissés progressivement se refermer. Les pays européens continuent aujourd’hui à financer la guerre qui leur est menée via leurs importations d’énergie russe, persistent dans le refus de sécuriser le ciel ukrainien, rechignent toujours à transférer toutes les armes que la résistance ukrainienne réclame, n’arrivent pas à relancer massivement leur production d’armes ou à l’adapter rapidement aux évolutions de la guerre, s’obstinent à ne pas saisir les 210 milliards d’avoirs publics russes gelés depuis 3 ans. Et assistent donc passivement, désormais, à la pénétration régulière de notre espace aérien par des engins de guerre russes hostiles.
J’ai présidé la commission spéciale du Parlement européens sur les ingérences jusqu’en 2024 et je n’ai cessé d’alerter sur la guerre hybride menée par la Russie contre nos démocraties, une offensive mêlant réseaux de corruption, campagnes de désinformation, opérations de sabotage ou réseaux d’espionnage. Tous les services de sécurité européens ont nourri nos travaux et appuyé nos conclusions, cherchant eux aussi à susciter une réaction du leadership politique. Mais depuis un an, la violence de cette offensive n’a fait que s’accroître et la réaction de nos gouvernements n’a pas changé de nature, pas même d’intensité.
Prenez juste la chaîne de production de nos industries de défense, constatez le nombre d’incendies volontaires ou de cyberattaques incapacitantes visant nos sous-traitants et vous comprendrez que tout cela n’a rien d’abstrait. Vous comprendrez que c’est très concret au contraire, que chaque action hostile qui n’entraîne aucune réaction adéquate est un pas de plus vers l’abîme et que nous sommes en train de basculer dans un conflit d’une ampleur inédite sans même s’y préparer collectivement.
Disons les choses clairement: la seule chose qui nous sépare d’une attaque frontale d’un pays de l’Union européenne et de l’Otan par la Russie, la seule chose qui nous separe donc d’une guerre totale pour laquelle nous ne sommes prêts ni moralement, ni intellectuellement, ni matériellement, la seule chose qui préserve notre paix fragile, c’est la résistance ukrainienne. Sans cette résistance héroïque qui fixe la machine de guerre russe depuis 3 ans et demi au prix de pertes immenses, nous serions aujourd’hui dans une toute autre situation, dans un tout autre monde. Alors, au moins, ayons la décence et l’intelligence de la soutenir plus qu’à moitié, avec pusillanimité et retard comme nous l’avons fait jusqu’à ce jour.
Encore une fois: il ne s’agit pas seulement de droit international ou de solidarité avec un peuple libre, il s’agit de notre propre peau. Oui, de notre sécurité, de notre survie. Est-ce trop nous demander de défendre nos propres intérêts vitaux avec plus de force et de détermination?
Si nous laissons passer les provocations en Estonie, en Roumanie, en Pologne, en Norvège ou au Danemark, nous aurons la guerre. Si nous n’abattons pas tous les engins de guerre russe qui violent notre souveraineté, Poutine en enverra toujours plus. Si nous réagissons fermement par contre, si nous cessons d’être faibles dans notre soutien à l’Ukraine et si nous construisons une véritable défense européenne, alors nous stopperons Poutine et nous préserverons la paix en Europe.
Je ne vois pas d’enjeu plus existentiel pour notre continent aujourd’hui que celui-ci.
Raphaël Glucksmann
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