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Capitulations par André Markovicz

Publié le par Jean Fred

Une sensation de honte, qui ne fait que grandir, de jour en jour, de mois en mois, quelque chose qui vous ronge sans qu’on s’en rende même compte, mais qui est là, tout le temps, – qui devient comme l’air qu’on respire, finalement, c’est ça, la sensation que j’ai depuis je peux dire quand, – depuis avril 2022, quand j’ai compris que les démocraties occidentales, qui étaient attaquées par Poutine préféraient que Poutine ne perde pas la guerre d’agression totale qu’il avait engagée le 24 février, – depuis que les chefs d’État de l’UE avaient dit « craindre l’escalade » et qu’il ne fallait pas « humilier la Russie », – comme si c’était une défaite de Poutine qui pouvait humilier la Russie et non pas l’état présent de la Russie, ce pays de misère et de terreur toujours croissantes, et comme si l’Ukraine était une variante ajustable, une circonstance, dirons-nous, malheureuse mais pas vitale de notre vie à tous. Cette honte, elle est devenue noire – mais vraiment noire, dure, une présence constante, sans pitié, sans rien qui puisse la tempérer –, après septembre 22, quand les victoires militaires de l’Ukraine, libérant des territoires dévastés et terrorisés par six mois d’occupation russe, ont été suivies d’un enlisement dû à l’arrêt des fournitures militaires au moment où elles étaient le plus indispensables. – Là, et je ne sais pas pourquoi ces fournitures n’ont pas été livrées, est-ce par incapacité technique, est-ce par volonté délibérée de ne pas « humilier la Russie », j’ai senti que quelque chose venait de se jouer. Parce que les Russes, eux, depuis, se sont remis de leurs défaites, et ils avancent sur le terrain, très très lentement, avec des pertes hallucinantes pour n’importe qui mais pas pour eux, et ils veulent toujours la même chose, – dès lors que cette guerre n’est pas qu’une guerre contre l’Ukraine. Bien sûr qu’il s’agit d’’effacer toute trace d’indépendance ukrainienne et de reconstruire progressivement l’Empire russe, mais l’essentiel n’est pas là : il s’agit de détruire toute tentative de vie démocratique, en commençant par l’Ukraine, parce que, justement, en Ukraine, malgré la corruption endémique (sujet du feuilleton, en langue russe, « Serviteur du peuple » qui a fait élire Zélinsky, président dont la langue maternelle est le russe et qui était donc censé être « génocidé » par les « nazis de Kiev »), ce qui était en train de s’installer était bien un régime démocratique, – un régime dans lequel les nationalistes fascistoïdes héritiers de collaborateurs avec les nazis n’avaient plus un seul siège au Parlement. La guerre de Poutine est menée contre la démocratie, contre l’idée qu’il est possible, pas seulement aux frontières de la Russie (c’était déjà le cas pour les pays baltes, mais les pays baltes semblent ne pas compter), mais en Russie même, de vivre une vie en dehors de l'État. Cette guerre, de terreur, de dévastation totale que mène Poutine, elle est bien contre ça, contre l’idée que les élections peuvent ne pas être truquées, et que toute personne puisse exprimer son opinion sans craindre pour sa vie. – Non, nous, nous avions peur « de l’escalade », nous voulions toujours amadouer le monstre, essayer, n’est-ce pas, de le raisonner, alors qu’une défaite militaire – le fait de repousser les Russes jusqu’aux frontières de la Russie – aurait pu précipiter la chute de Poutine, et donc, aussi, cette libération de la Russie que j’appelle de tous mes vœux... Mais non. Tout s’est enfoncé dans l’impuissance délibérée, pendant trois ans. Le résultat est là.
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L’escalade a eu lieu, mais venant de Poutine, comme c’était prévisible, parce qu’un régime qui ne connaît que la force reçoit toute crainte de « l’escalade » comme une invitation à vous frapper plus fort, selon le principe du chien à qui on montre qu’on a peur de lui. Et puis est venu Trump, c’est-à-dire Poutine bis, – qu’il soit ou non un agent direct du FSB, que Poutine détienne, oui ou non, de quoi le faire chanter, ça n’a aucune importance, puisque Trump n’est là que comme une arme contre l’idée même de démocratie représentative, et qu’il faut être aveugle pour ne pas le voir. Le but est de détruire l’Union européenne (pas l’Ukraine), de telle sorte que sa puissance économique ne soit jamais une puissance politique, et que cette puissance économique elle-même ne soit jamais indépendante, – un objectif auquel les dirigeants de l’Europe n’ont pas cessé eux-mêmes de collaborer (nous en avons vu une dernière illustration, – terrifiante, il faut le dire, et passée, finalement, comme une lettre à la poste, – dans l'accord sur les droits de douane signé l’été dernier.
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Du « plan de paix » pour l’Ukraine proposé par Trump, on a tout dit. Le « Guardian » a publié un article passionnant dans lequel le journaliste faisait remarquer que le texte des articles comportait, réellement, des russismes, – c’est-à-dire que s’il avait été rédigé par un locuteur anglo-saxon natif, il aurait été rédigé autrement. Le comique ukrainien Youri Vélikyi résume cette impression dans un sketch : Witkoff raconte à Trump qu’il a rédigé les articles avec le négociateur russe, Kirill Dmitriev : lui, il écrivait et Dmitriev dictait, pour vingt articles, et puis Witkoff a eu besoin d’aller aux toilettes et il a laissé Dmitriev finir tout seul. – Un plan qui montre, tout simplement, que les USA ne sont plus qu’une officine de Poutine, – rien d’autre. Un plan de guerre, conclu en l’absence de l’Ukraine pour être imposé à l’Ukraine, – et sans l’Europe, pour être imposé à l’Europe. Un plan de pillage (un pillage déjà commencé avec le traité, signé, sur les terres rares de l’Ukraine) qui compte cet article incroyable sur les 100 milliards d’avoirs gelés russes promis à la reconstruction dont 50 devraient être tout de suite reversés aux USA pour prix de sa participation au deal.
Au moment où j’écris, je ne connais pas l’énoncé officiel du « contre-plan » proposé, c’est le cas de le dire, en catastrophe, par l’Europe, mais le mot essentiel est bien là, – le deal. C’était pareil en août : l’Union européenne avait pu triompher (sans trop la ramener quand même) parce que les droits de douane, annoncés à 27% étaient passés à 12,5, et que Trump s’était montré généreux, même si, « malheureusement », il était resté inflexible sur toute une série de produits dont ces droits iniques risquaient de ruiner les filières. Ce sera la même chose ici, – nous arriverons à la rédaction d’un texte qui sera plus équilibré et qui encadrera la défaite ukrainienne avec, dirons-nous, plus d’égards. Mais ce plan, quel qu’il puisse être, ne sera pas un plan de paix, parce que le but de Poutine n’est pas la paix. Une politique de paix pour un pays qui consacre plus de 40% de son budget annuel aux dépenses de guerre et de la sécurité intérieure est une vue de l’esprit, parce que l’industrie militaire est le seul secteur qui maintienne à flot l’économie russe – et encore, de moins en moins, et de moins en moins de plus en plus vite). Poutine ne peut plus s’arrêter, ça lui est juste, techniquement, impossible. Il ne peut que continuer de s’armer, – et il s’arme, frénétiquement, en prenant le risque de ruiner tout le reste, – et il faut voir, dans l’ensemble du pays l’état des routes, l’état des hôpitaux, l’état des établissements scolaires.
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Il n’y aura pas de paix, mais il y aura autre chose : le but du plan de paix de Dmitriev n’est pas de faire la paix. Il est de faire lever les sanctions, – l’obsession de Poutine est là (preuve qu’elles marchent, ces sanctions), et de réintégrer la Russie dans le commerce mondial. Pas les instances officielles, économiques ou politiques, le G8 ou le G20, parce qu’aucune de ces instances n’a plus la moindre importance, mais dans des relations directes et ouvertes avec les USA. Le but est que Trump puisse faire passer une levée des sanctions unilatérale, – de gré à gré entre les USA et la Russie, pour contourner l’Europe et finir de la réduire à rien. L’Ukraine, exsangue, pourra bien, au bout d’une décennie, intégrer l’Union européenne, mais ce sera une Ukraine qui aura perdu ses territoires (et pour laquelle le « de facto » vaudra pour fait légal, c’est-à-dire que l’ONU elle-même n’existera, de facto, pas davantage, – un retour à toutes les guerres de conquêtes de l’histoire de l'humanité), – une Ukraine dans laquelle des millions et des millions de gens vivront sous la terreur, et des millions et des millions d’autres resteront réfugiés à travers l’Europe, – une Ukraine qui sera comme mentalement écrasée par le traumatisme non seulement des sacrifices terribles qui auront mené à la défaite, et par la lâcheté de leurs alliés, de cette Europe qui s’affichera, malgré les belles phrases, ou par ses belles phrases, sans aucune puissance, une Europe qui sera juste un espace de marché. Une Europe pour laquelle, finalement, les principes des droits de l’Homme ne seront que des mots, – des mots ridicules, pour ne pas dire obscènes (et je ne parle pas, délibérément, des autres catastrophes, – de notre attitude vis-à-vis d’Israel, autre sujet tragique).
Une lâcheté affichée, avec laquelle nous découvrons que nous n’avons aucun moyen d’assurer, réellement, sur le long terme, en cas de guerre réelle, notre défense ni celle de nos alliés (avec, sauf pour la France, une aviation contrôlée par les ordinateurs américains), et que, ce que Poutine nous demande de sacrifier, c’est la seule force qui résiste au fascisme, l’Ukraine elle-même, son armée et son peuple.
Je crains fort que, là encore, nous ne capitulions. La guerre continuera, et s’étendra encore.
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