Un p'tit bout de la Kabilie? par Magyd Cherfi
J'ai toujours aimé ce mec! depuis Zebda jusqu'à aujourd'hui. J'ai toujours aimé ses mots, ses livres, sa façon de parler, son accent. Mais jugez par vous même ce que sont ses mots.
" C’est un endroit qui ne ressemble pas à la Louisiane, en tout cas de ce que j’en sais, la Louisiane est plate, et mon hameau raide à l’escalade. Mon petit coin ressemble plutôt à quelques contreforts de l’arrière-pays provençal, rocailleux, abrupts, secs, et les résineux s’y piquent une place au soleil. Aujourd’hui, il ne reste plus rien, alors, je l’imagine et redessine un lieu-dit de maisonnettes niché en haut d’une moyenne montagne.
C’est un bout de Kabylie décroché de son autre moitié par la mer. Quand je vais à Aubagne ou plus haut vers Manosque, je chuchote : «On est chez nous.»
J’y vais l’été en m’interrogeant sur les raisons de ce voyage.
Pourquoi faut-il que j’y retourne ? Et quelles sont les raisons de cette obscure nostalgie ? Je crois deviner que j’y reviens comme un ethnologue ou un archéo à la recherche d’un trésor qui ne serait pas d’or ou d’argent.
En vérité, je vais presque déterrer des tombes mangées par la terre, je gratte pour les faire parler. J’ai un vide à combler, un tas de brèches à colmater à l’envers comme à l’endroit de ma mémoire.
En marchant dans les replats, les nids-de-poule, je crois reconstituer l’arbre généalogique de mes aïeux, d’infimes traces me suffisent et là ! soudain ! Ça y est ! Ils apparaissent ! Ils sont tous là regroupés dans un lot de trois maisons basses adossées l’une à l’autre et formant une espèce de «U» un peu en zigzag. En son centre règne une cour de plein air, hermétique au regard des voisins. Un peu partout des poules batifolent, quelques dindons leur disputent de maigres vers de terre et des chiens sans poils sont apeurés par le bec des gallinacés affamés. Une odeur de gras séché me soulève le cœur, une autre de beurre rance me le sort par la gorge, j’y suis !
Le voilà mon hameau adoré. Trois maisonnettes désormais effondrées que mon imagination redresse et je vois ma famille grouillant dans la promiscuité des couples privés d’intimité, ce sont les «miens». Dans quelque pièce qu’on entre, point de lit, de table de chevet ou d’armoire à linge. Au jour levé tout ce qui a trait à la nuit doit disparaître. Les mousses, les matelas sont posés l’un contre l’autre à la verticale, les oreillers servent à s’adosser. C’est comme si on n’avait pas dormi, comme si la nuit était taboue. La nuit dans les trois maisonnées tout est tu, les couples ne se retrouvent que l’un après l’autre, les hommes d’abord et les femmes plus tard quand l’opaque a fait son taf. J’aime cette honte.
Seul le patriarche a droit à une espèce de mezzanine au plafond bas, un gourbi juché au-dessus de la maison principale. Y monter, c’est suffoquer sous le chaume sauf à attendre que le soleil ait replié ses bras de feu. En contrebas de ce château de paille sans tour, ni meurtrières, le bruit s’élève d’animaux qu’on mène à la fontaine et où des couples se promettent d’espiègles cabrioles. J’y vois enfin papa conter fleurette à maman.
C’est ce que je crois, car il n’existe plus rien de cet amour ou de la source si ce n’est çà et là des tas de pierres décidées à ne donner aucun nom de promis. Devant l’oubli, certains cousins me disent : «C’est là ! c’est là qu’a vécu ton grand-père.» Un autre le contredit : «Mais pas du tout, c’est plus haut qu’il a vécu, près de l’enclos.»
C’est fou comme le néant élargit mon espace et me laisse à loisir le soin de raviver un passé devenu flou. C’est par des bribes racontées que j’élargis mon horizon. Donc je décide, rescénarise et me fous de ce qui fut. Mon grand-père, je le vois assis là, sous un figuier vainqueur des pires sécheresses, il feint une petite sieste, mais perclus de douleurs articulaires il gémit, grogne et en appelle au ciel pour en finir.
L’arbre est majestueux et, dessous, le soleil est empêché d’y planter ses flèches brûlantes. Mes tantes veillent le vieil homme et chacune a son agenda pour tapoter de pauvres oreillers de fortune qu’elles recalent sous sa hanche, car il faut sans cesse le tourner et le retourner, éviter que la peau pourrisse. Je le vois mon aïeul tout habillé de blanc, il me caresse le haut du crâne et m’envoie paître. Je suis «le P’tit Français» un peu son ennemi, et ça fait mal.
Grand manitou de la tribu et époux de quatre femmes successives, il règne en indiscutable pacha. Un pacha, il me faut au moins ça pour arc-bouter ma légende, un noble d’Orient même tout ramassé, c’est déjà ça. J’aime à penser qu’il fut parrain, et qu’on lui baisait la main à l’italienne… J’aime à penser que par sa fatwa personnelle nombre d’escarmoucheurs de grand chemin ont laissé la peau, je me plais à imaginer que je suis de cette trempe-là.
Tiens, l’un de mes oncles s’approche et lui susurre à l’oreille quelques nouvelles du maquis. Mais ce qui ravit grand-père, c’est d’entendre son cheval blanc hennir au loin, il le sait libre, c’est le seul animal autorisé à pénétrer dans la cour, et personne n’ose le chevaucher.
Dans cette cour qui n’en est plus une, il est bientôt 4 heures, l’heure du café. Une seconde bru pliée sur ses chevilles fait tourner une galette qui embaume les alentours. Une troisième sur son séant balance une cruche d’avant en arrière, elle prépare le petit-lait. La bonne odeur de miel cuit et de figues séchées réveille les plus petits. Ils n’ont pas école, l’école si haut n’existe pas, à tous les âges on est sommés de servir. Même jouer doit être utile à la tribu, et ils jouent en entrant dans chaque pièce comme dans un moulin. Ils sont les enfants, même de celles qui n’ont pas enfanté.
Ici, pas de clés, pas de serrures, il est tabou d’en avoir ou de s’enfermer, tout appartient à tous et gare aux cachottiers. Personne n’est chez soi dans cette Babel horizontale. On pourrait vivre là ou là indifféremment.
Je vois tout ça, mais je sais depuis longtemps que je cours derrière des chimères, derrière l’illusion d’un paradis perdu, d’un âge d’or qui n’a peut-être pas eu lieu.
Aujourd’hui, plus rien ne subsiste de ce temps dit béni, de l’insouciance d’antan, comme s’il y avait eu insouciance. Je mythifie, mais je connais la sérénade des inventeurs d’un temps de «félicité» et pourtant une force me pousse à croire qu’il a bien existé. Oui, j’embellis mon passé, mais je sais aussi que c’est de l’enfance dont on me parle, celle que raconte ma mère. Parler de sa prime jeunesse, c’est enguirlander l’arbre le plus quelconque.
Pourtant, j’aime cet endroit où on me dit que je ressemble à un tel et à une telle, c’est donc que j’y appartiens. Oui, j’aime cet ancêtre dont on me dit : «Hey, c’est toi tout craché.» Je sais que dans ma bonne ville de Toulouse, je ne rappellerai rien à personne. Je n’ai ici pas d’histoire charnelle, mais par bonheur des comparaisons à quelques hommes de lettres bien d’ici. Ce qui me manque ? C’est une hérédité, une langue, un nom, la preuve que je viens de quelque part même si, en vérité, j’ai réussi ma greffe occitane. J’aime quand les gens du Nord me géographient à Marseille à cause de mon accent et je suis sûr alors d’être toulousain."
C'est tout simplement, beau
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